Je descends.

Kali court devant, se retourne, me regarde. Elle attend, surveille. Elle s’assure qu’elle est sur le bon chemin. Quelle compagne, attentive, de bonne humeur, rigolote. Je croise un banc. Il fait beau, j’ai le temps. Je décide de m’y arrêter quelques instants pour écrire. J’appelle Kali qui s’arrête brusquement, se retourne et court vers moi. Elle me fera toujours rire. Je pose mon appareil photo, mon sac à dos et m’installe. C’est un banc en bois. Un banc qui a vécu de nombreux hivers. D’un bois qui vous dit, viens t’asseoir, souffle et apprécie. Un bois qui a séché tranquillement et qui va résister à encore bien des hivers. J’aime ce rapport brut avec l’élément naturel. Pas de dorure, pas de question, la nature simple, vraie, magistrale. Bien sûr, ce n’est pas la plus confortable des assises mais là, face au soleil, ce banc adossé à une petite cabane vide, est le plus confortable des trônes.

En face, une balançoire. Elle bouge un peu par l’effet d’une très légère brise. Le siège pour enfant se balance nonchalamment dans le vent. Presque imperceptible, ce mouvement rythme le temps qui passe. Léger, lent, il incite à se figer dans l’instant présent. A ma gauche, un bruit de goûtes d’eau berce le silence. Goutte après goutte, l’eau qui fond sur le toit fait fondre la neige au sol où elle atterrit. Comme si elle transmettait son savoir, sa destinée à d’autres afin qu’au final l’eau pénètre dans le sol et remonte le temps pour alimenter une nouvelle source de vie. Soudainement, une abeille vient se poser sur mes lunettes. Héritière d’un été studieux, elle doit être un peu perdue à cette saison. Elle explore le verre de ma lunette, peut-être à la recherche de réponse ou d’un refuge pour l’hiver. Elle est peut-être simplement en vadrouille, la température est si clémente aujourd’hui.

Kali vient vers moi. Elle aimerait probablement que nous poursuivions notre randonnée. Assise à mes côtés, elle me regarde avec ses grands yeux bruns. Je les imagine plein d’amour et j’aimerais avoir raison. Mais je ne suis que dans ma tête, je ne peux prétendre savoir ce qui se passe dans la sienne. L’aimerais-je d’ailleurs ? Est-ce que j’aimerais savoir ce qui se passe dans sa tête ? Si je le savais, cela ne transformerait-il pas notre relation. Cela ne m’empêcherait-il pas d’être moi-même. Je décide de profiter de ses beaux yeux, simplement. Elle m’offre sa présence, sa compagnie. Je l’apprécie comme telle, sans chercher plus loin.

La balançoire s’est arrêtée. La neige fond, le soleil chauffe et le silence m’accompagne. Les arbres à mes côtés semblent profiter du soleil. Comme une trêve en attendant l’arrivée de l’hiver et son poids à supporter sur leurs branches. Ils ont fière allure. Droits, secs, brillants, penchés vers le soleil, ils sont là, enracinés depuis des décennies. Ils cherchent la lumière, s’entraident et grandissent. Ils deviennent plus sages. D’autres succombent ne trouvant pas le chemin vers la lumière mais tous vivent l’instant.

Je m’arrête un moment, lève les yeux vers les montagnes en face. Quelle majesté, quel aplomb. Droit vers le ciel, elles sont là. Sentiment ambivalent entre désir de les escalader et respect que je leur dois. J’aime le concept tibétain de respect de la montagne. Cette volonté de ne pas la gravir mais d’en faire le tour, par respect envers cet être qui est là depuis des milliers d’années. Je ferme les yeux par instant, mes mains appuient légèrement sur les touches et créent des mots imaginaires. Tous pourraient signifiés sieste à quelques lettres prêtes. Ce sont les mots que l’on écrit quand on se laisse aller au doux rythme de la nature.

Le soleil baisse, il commence à faire plus froid, mon cerveau bouscule mon imaginaire et me rappelle qu’il faut repartir. Descendre encore un moment pour retrouver la civilisation, ou pour le moins le monde. La solitude, le silence et l’instant présent que je vais devoir bientôt quitter m’invitent à rejoindre l’organisation, le bruit et la vitesse. Drôle d’invitation. Et pourtant, je vais l’accepter. Je vais m’arrêter, ranger mes affaires, mettre une veste et partir.

Kali commence à se demander si nous allons finalement bouger. Le bon moment pour lui faire une bonne surprise. J’ai été heureux de partager ce moment de solitude. En avant…